636 - 22/11/2006
Complément rédactionnel relatif à l'article de Christian
Vaillant et Sylvain Bouchard paru dans le numéro 84 (décembre 2006) d'Associations
mode d'emploi, sous le titre "Malaise des banlieues, la solution
associative ?".
Vous y retrouverez l'interview complète du sociologue Gérard
Mauger, celle de Jean-François Miralles, directeur de Cap Berriat (Grenoble) ainsi
qu'une bibliographie sommaire sur les "jeunes" et la "banlieue".
Questions à Gérard Mauger,
sociologue,
auteur notamment de L'Émeute
de novembre 2005, Une révolte protopolitique, Éditions du Croquant, 2006
Qu'est-ce qu'un jeune des quartiers populaires aujourd'hui ?
Pour répondre à votre question, je pense qu'il faut d'abord
refuser les stéréotypes qui rassemblent des populations très diverses sous un même
label, plus ou moins stigmatisant. « Jeunes des cités », « jeunes des quartiers
», « jeunes en difficulté »,etc., peu
importe comment on les désigne, il faut d'abord rappeler les multiples clivages
qui traversent « les jeunes des quartiers populaires » : d'âge, de sexe, d'origines
« ethniques », mais aussi les clivages entre ceux qui sont scolarisés et ceux
qui ne le sont plus, entre ceux qui travaillent et ceux qui sont au chômage,
entre ceux qui ont un CDI et ceux qui sont en CDD ou en stage, etc.
Il y a, bien sûr, aussi la question de la délinquance. S'il
est absurde et injurieux de prétendre que les jeunes des classes populaires
sont « tous délinquants » (« la racaille »), il serait ridicule de prétendre qu'il
n'y a pas de délinquants dans les cités. En fait, on peut opposer à un pôle de «
délinquants professionnels » investis à plein temps dans le « bizness » le pôle
de ceux qui n'ont jamais commis le moindre délit. À condition de préciser qu'il
n'y a pas de solution de continuité entre ces deux pôles - rares sont ceux qui
n'ont jamais fumé un joint ou récupéré un polo « tombé du camion »- mais sans que cette continuité autorise
pour autant à confondre « bandes mafieuses » et « bandes de copains qui
squattent un hall d'immeuble »...
Ceci étant dit, ce sont évidemment les classements scolaires
qui tracent les frontières décisives dans la mesure où ils décident de l'avenir
professionnel, matrimonial, etc. De tous les clivages qui divisent les jeunes
des classes populaires, ceux qui séparent les jeunes « en échec scolaire » des
jeunes de LEP, les jeunes de LEP de ceux du lycée d'enseignement général,les élèves de BTS ou d'IUT de ceux qui « glandent
» à la fac, etc., son évidemmentles
plus déterminants.
Bref, l'appellation unificatrice « jeunes de cité » en
dissimule la diversité : les différences, les écarts, les clivages et, dans
certains cas, les conflits.
Il y a tout de même des traits communs...
Bien sûr ! La diversité que je viens d'évoquer n'est pas
incompatible avec un ensemble de propriétés sociales partagées qui peuvent
expliquer, par exemple, des mécanismes de solidarité au sein des « jeunes des
cités ». Il faut rappeler d'abord qu'ils sont tous issus de familles des
classes populaires : leurs parents sont ouvriers, employés ou chômeurs. La
plupart d'entre eux sont issus de familles immigrées, avec leur histoire
particulière, mais aussi l'exposition au racisme et aux discriminations qu'implique
une origine immigrée. Et la réussite ou l'échec scolaires se rencontrent
souvent au sein d'une même fratrie et, a fortiori, au sein des « familles élargies
».
Par ailleurs, ils ont vécu ensemble dans les mêmes cités,
ils sont souvent allés dans la même école, le même collège,le même lycée. Ils ont souvent partagé les mêmes
loisirs. Tout cela est au principe d'expériences sociales partagées, qui, intériorisées,
fondent des dispositions communes, des affinités électives, une familiarité,
des liens. Enfin, tous sont - inégalement - victimes de la discrimination
raciale et sociale (« l'effet d'adresse ») par rapport à l'emploi, au logement,
aux loisirs, etc.
Ainsi, devrait-on au moins distinguer, chez les jeunes des
classes populaires, le pôle de « ceux qui ont réussi » et qui, le plus souvent,
ont quitté la cité et le pôle de « la culture de rue » qui focalise tous les
regards, étant entendu que l'espace des styles de vie des jeunes des classes
populaires est beaucoup plus complexe et ne saurait se réduire à un univers
bipolaire...
Les associations de quartiers ont-elles une mission d'occupation
ou bien d'éveil à la citoyenneté ?
Dans leur diversité, les associations de quartier ont
vocation à « encadrer »les jeunes hors
famille et hors système scolaire : en d'autres termes, à encadrer les loisirs
des jeunes. Dans ce type d'encadrement, il me semble qu'on peut distinguer deux
pôles. L'un met à disposition des jeunes des loisirs gratuits : ceux qui
correspondent à la définition socialement située et datée de « la culture jeune
». L'autre pôle est celui - traditionnel - de « l'éducation populaire » qui s'efforce
d'associer le loisir à un travail « éducatif »,« citoyen », dit-on aujourd'hui...
En fait, ces associations de quartiers sont confrontées à des
publics différents (cf. les clivages précédemment évoqués au sein des jeunes
des classes populaires). Ce qui plaît aux uns déplaît souvent aux autres. À ce
qui passe pour « intello bouffon » aux yeux des uns s'oppose ce qui apparaît « débile
» aux yeux des autres, ce qui plaît aux filles déplaît aux garçons, ce qui plaît
aux « petits » déplaît aux « grands », etc. C'est une des raisons pour
lesquelles, les associations de quartier s'occupent tendanciellement des plus
jeunes : pour les adolescents, c'est beaucoup plus difficile, parce qu'être
adolescent c'est justement chercher à échapper à l'encadrement,à s'émanciper des tutelles, y compris éducatives.
C'est pourquoi les associations de quartier doivent sans cesse arbitrer entre
les attentes de publics distincts et souvent opposés.
L'association n'est elle pas aussi perçue comme une
institution et non comme un moyen de s'exprimer ?
La forme associative est particulièrement souple, adaptable à
n'importe quel objectif, et, au moins virtuellement, démocratique, même si
certaines associations sont aujourd'hui fossilisées... Mais, si les jeunes ont
le sentiment de n'avoir aucune prise sur elles, sur leurs choix, sur leurs
orientations, elles sont assimilées aux institutions publiques qui leur échappent
: l'école, la mairie, etc.Or, l'association
peut être un outil de mobilisation. On voit ainsi se développer, dans « ces cités
dont on parle », le plus souvent à l'initiative des jeunes les mieux dotés en
capital scolaire, de nouvelles associations « citoyennes » : je pense à des
initiatives comme celle - très médiatisée, mais, en l'occurrence, on ne peut
que s'en réjouir - d'AC Le Feu à Clichy-sous-Bois...
Les anciennes « banlieues rouges » devenues « banlieues déshéritées
» ont connu un véritable délitement de l'encadrement politique. Je pense que
les entreprises de repolitisation de ces espaces passent aujourd'hui par la
forme associative...
L'emploi, le logement, la formation ne pèsent-ils pas plus
que l'action des associations ?
Il faut effectivement hiérarchiser les problèmes. La
famille, le système scolaire, le marché du travail, le logement sont évidemment
essentiels. Mais les loisirs, ce n'est pas rien pour autant : l'encadrement
associatif des loisirs ouvre la possibilité de lutter contre « la culture de
rue », l'opportunité d'une alternative attractive à « la culture jeune » telle
qu'elle est définie et imposée par M6 et TF1, l'occasion de construire du « collectif»dans
un monde où tout contribue à l'« individualisation » et à « l'individualisme »,
etc. C'est à la fois essentiel et très difficile... Mais, on ne saurait tout
attendre des associations...
Justement ces associations de quartier ne doivent-elle pas
se mobiliser sur l'emploi, le logement, l'école, etc. ?
Ces problèmes collectifs que sont l'école, le travail, le
logement, ne peuvent trouver de solution sans une prise en charge collective. Les
associations peuvent contribuer à la prise de conscience et à la mobilisation. Elles
peuvent être des instances d'explicitation et de mise en forme des
revendications et d'interpellation des responsables. Et ce travail ne peut se
faire qu'à la base : un par un.
Questions à Jean-François
Miralles, directeur de Cap Berriat, pépinière
de projets associatifs jeunes sur Grenoble
On a beaucoup parlé des 100 millions débloqués pour les
associations de quartier, mais est-ce une question de moyens ?
Il n'y a pas tant un problème de financement des projets de
jeunes qu'un problème de pérennisation sur 3, 4 ou 5 ans. Sans cet effort sur
la durée, beaucoup d'associations de jeunes disparaissent. C'est le risque à ne
financer que du projet. Surtout, la difficulté pour ces projets est d'être
enfermés avec l'étiquette « jeune » et qu'ils ne passent pas sur les
dispositifs de droit commun. Un projet culturel porté par des jeunes aura
beaucoup de mal à passer sur les dispositifs de financement classique de la
culture. Il n'y a pas la transversalité nécessaire dans les dispositifs publics.
Est-ce que la démarche du projet correspond aussi au public
des « jeunes des quartiers » ?
Il faut faire attention avec ces catégorisations. Pour notre
part nous ne demandons pas aux jeunes qui viennent nous voir leur quotient CAF,
leur niveau scolaire ou leur lieu de résidence. Il est évident que tous n'ont pas
le même bagage, mais c'est aux animateurs à s'adapter et à travailler sur l'accessibilité
de cette démarche. A trop cibler les publics, on les isole. Il est important de
continuer à avoir des lieux où puissent se retrouver des jeunes de différents
milieux. L'initiative des jeunes concerne tous les publics même si pour les
jeunes de quartier le parcours sera plus long : ils ont été habitués à bénéficier
de loisirs tout prêts en quelque sorte. Mais il n'y a pas de problème que dans
les quartiers. A Cap Berriat, 25 % des jeunes que nous recevons sont Rmistes ou
chômeurs, 23 % ont un CCD, 28% sont étudiants. Les moins de 30 ans sont
fortement touchés par la précarité qui malheureusement ne concerne pas que les
quartiers. Il n'en demeure pas moins même qu'il faut agir prioritairement en
direction des quartiers.
Le « tout activité » n'est pas suffisant. Beaucoup de structures
associatives se sont laissées piéger par cette demande qui venait beaucoup des
pouvoirs publics. Que l'on fasse du loisir pour les jeunes qui n'en ont pas les
moyens, c'est très bien, mais on ne peut pas se contenter de faire de la
gestion d'activité. Surtout pour les plus grands, il faut sortir de du projet
de loisir. Les projets doivent prendre une autre dimension et travailler sur
des questions citoyennes, du quotidien, sur le travail, le logement, la culture
locale. Cela permet aussi une meilleure intégration. En terme de reconnaissance
sociale, ce n'est pas la même chose lorsque l'on traite avec un élu ou les
services de la mairie pour organiser un festival international de hip hop que
lorsqu'on part une semaine au ski. Cela donne des bagages à valoriser, y
compris sur le plan professionnel. Enfin, c'est aussi un enjeu de société : une
participation plus active des jeunes peut venir enrichir la démocratie.
L'enjeu finalement est d'en revenir au politique ?
Oui, il faut plus de politique, au sens noble du terme, de
la part des jeunes. Mais lorsqu'ils font l'apprentissage de l'engagement, ils
ont du mal ensuite à trouver leur place dans le champ politique. Cela repose
bien la question de la démocratie participative. Concernant le logement par
exemple. On assiste à une explosion de la colocation chez les jeunes. Comment
cela est-il pris en compte dans les politiques de logement qui continuent à faire
de grands appartements familiaux ? Idem pour les familles monoparentales avec
des jeunes mères qui ne trouvent pas à se loger. Il n'y a pas que les sondages
pour connaître la réalité.
Bibliographie sommaire sur
les "jeunes" et la "banlieue"


